Lynn Vanwonterghem The back of beyond

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  • A propos de Lynn Vanwonterghem The back of beyond

    Certains petits villages, peut-être plus encore que les grandes villes, semblent savoir se transformer, la nuit venue, en autre chose que leur simple et propre doublure assombrie, retournée... Certes, Magnée n’est pas Londres, Lisbonne ou Chicago; ce n’est pas non plus Twin Peaks... mais peut-être serions-nous pourtant là sur une piste un peu meilleure, plus fertile. Petit village reculé (reculé d’où, éloigné de quoi?), à Magnée comme ailleurs, le quotidien pourrait sembler un peu perdu, uniformément ressemblant, désespérément prévisible. Guère spectaculaire et somme toute bien peu photogénique. Sauf que justement, il s’agit bel et bien là d’une question de regard, de sensibilité.

    Pour qui sait y voir, rien n’est plat ni prévisible; chaque détail compte, chaque nuance; la part du hasard ou de l’habitude ou, quand ils n’y sont pas, le poids de l’attente, en apparence. Mais jamais celui du vide.

    Ce qu’il y a de remarquable, dans la chronique de Lynn Vanwonterghem à propos du quotidien de son village — à propos du double quotidien pourrait- on dire, de jour ou de nuit, pile et face, Jekyll ou Hyde — ne saute pas immédiatement aux yeux. Tout est dans l’inframince, le non-dit, le suggéré. L’impression que quelque chose a eu lieu, pourrait se passer, ne peut que se passer; ou au contraire a tout intérêt à se cacher; ou encore, serait trop énorme pour s’énoncer ou se montrer. Parfois, c’est la nuit qui rassure et la clarté qui questionne.

    Il y a la simple beauté du paysage et des lumières changeantes; il y a la familiarité ou l’étrangeté des visages, parfois même les plus proches; leur évidence ou leur mutisme. Il y a le petit peu d’activités rurales, quelques occupations, un peu de commerce. Les scènes ont parfois quelque chose de cinématographique, d’excessivement figé, d’indéterminé. Il y a les présents et les absents, les joies simples, les douleurs tues. Il y a surtout la sérénité de l’amitié, qui se frotte aux timides feulements fauves de l’obscurité, au feu qui réchauffe, blesse ou fascine, aux ombres partagées comme on échange des secrets, d’un simple coup d’œil; la chaleur humaine, enfin, qui ignore le nom des villes ou des coins reculés. Ce sont elles qui font «scène», qui font trace, qui laissent mémoire.

    Quelques phrases aussi, ténues mais essentielles, pudiques. Comme une conversation de trottoir, elles semblent ne rien dire de plus que ce que l’on sait déjà — mais elles rappellent que nous ne savons des choses, précisément, que ce qu’elles veulent bien nous dire. Les photos sont belles, elles supportent aisément l’agrandissement, se laissent étirer en grand aux murs d’une galerie; mais, pas dupes, elles ne se sentent chez elles que dans les replis discrets de ces deux petits carnets sobres, journal d’une jeune fille comme il en existe tant d’autres, et qui a choisi de se payer de peu d’images plutôt que de beaucoup de mots.

    L’avenir dira ce qu’il réserve à Lynn; tout juste diplômée de l’ESA Saint-Luc Liège, elle est à un âge où la fraîcheur et la naïveté ne sauraient lui être retournées comme un reproche. Chacun, à n’en pas douter, se plaira à y retrouver ce que l’on apprécie le plus peut-être chez un ou une photographe: un caractère, du tempérament. Son travail porte la signature de l’adolescence: cet éternel état d’équilibre instable, un peu merveilleux, à égale distance du plantage maladroit et de l’intuition du sublime. Sa fragilité a su en tout cas séduire ses professeurs et son jury, puis Jean-Marie Wynants (qui l’a exposé à la galerie du Soir du Musée de la photographie), et à présent le comité de programmation de Contretype... Tous ceux — vous compris, peut-être — qui dans un coin de leur tête, de leurs souvenirs ou de leur enfance, «viennent de Magnée», en ont gardé quelque chose, ou ont parfois besoin d’y retourner. Avec un regard émerveillé ou sous le signe d’un encombrant point d’interrogation.

    Emmanuel d’Autreppe

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